Eäraloth, le carrefour des peuples
Au nord de Solvenne, dans la large bande de plaines et de collines vertes qui sépare l'Hégémonie des Mont-Gris de Karn-Vorr, s'étend Eäraloth — un pays prospère et ouvert, et le plus cosmopolite du continent. Humains, elfes et nains s'y croisent et s'y installent depuis si longtemps qu'on n'y prête plus garde, et l'on y compte plus de demi-elfes et de demi-nains que partout ailleurs sur Ostrevan. On y prie aussi qui l'on veut, librement, sans temple d'État ni inquisiteur : chacun honore le dieu qu'il préfère, et nul ne s'en mêle. Eäraloth ne demande ni d'où l'on vient ni qui l'on prie — et s'en porte bien.
De son ouverture, on fait remonter la coutume à une vieille légende : le tout premier demi-elfe, dit-on, serait né ici, voici des siècles, d'une union qu'on croyait impossible. On l'appelle Eärion le Mêlé, et l'on raconte qu'il fit de cette terre frontalière un lieu où nul n'aurait plus à choisir entre les peuples qui l'avaient fait. Vrai ou faux, le pays en a gardé le pli : on y accueille, on y commerce, on s'y marie et l'on s'y installe sans qu'on vous demande de qui vous descendez.
Le pouvoir, lui, ne s'hérite pas : il s'élit. Eäraloth est une république — ou peu s'en faut : chaque cité du pays désigne ses grands électeurs, et ces grands électeurs élisent à leur tour le Conseil des Sages, qui gouverne depuis la capitale. On n'y siège ni par naissance ni par fortune, mais pour ce qu'on a montré de jugement et de mesure ; un éleveur réputé sage peut y peser plus qu'un riche marchand. Le Conseil parle d'une seule voix au-dehors, mais au-dedans c'est un long marchandage de cités jalouses de leurs voix — lent, parfois retors, mais qui n'a pas connu de tyran depuis qu'on en garde mémoire.
Sa richesse vient de l'herbe. Les plaines d'Eäraloth nourrissent les meilleurs troupeaux du continent : ses chevaux sont recherchés d'un bout à l'autre d'Ostrevan — montures de guerre, de chasse et de parade —, et sa laine habille les cités jusque sous la Flamme. On y vit de l'élevage, des grandes foires aux bêtes, des routes qu'empruntent maquignons et marchands de laine. Un pays gras, sans grande misère, où l'on mange à sa faim et où l'on juge un homme à sa parole et à son ouvrage.
Mais Eäraloth a une frontière qu'elle aurait préféré ne pas avoir : au sud-ouest, la Flamme Droite. Et ce que l'Hégémonie ne pardonne pas à Eäraloth, ce n'est pas une faute, c'est ce qu'elle est. Un peuple sans dieu unique et sans sang unique, où l'elfe épouse l'humaine et où nul ne demande à qui l'on prie, est aux yeux de la Flamme l'erreur faite pays : la preuve vivante qu'on peut tout mêler sans que le ciel s'effondre. La croisade ne veut pas raser Eäraloth, elle veut la redresser — un seul dieu, un seul sang qui compte, une seule loi. Aussi les deux voisines se cherchent-elles depuis des années : bourgs-frontière sommés d'embrasser la Flamme, prédicateurs poussés en avant des colonnes, escarmouches quand on les refoule. Mais Eäraloth tient, et de plain-pied : ses cavaliers valent les croisés, et l'on ne fond pas aisément sur un pays de cavalerie.
Car la vraie épreuve d'Eäraloth n'est pas au-dehors, mais au-dedans. Un pays qui ne tient ni par le sang, ni par un dieu, ni par un roi ne tient que par une chose : la volonté de durer ensemble. Tant que les foires sont pleines et les routes sûres, le creuset prend, et nul ne songe à se compter. Mais que la peur monte — la Flamme qui presse à la frontière, une mauvaise année, un meurtre qu'on dit de sang —, et l'on voit resurgir ce qu'on croyait dissous : les vieilles lignées qui se comptent, les quartiers qui se ferment, l'humain qui regarde l'elfe de travers et le sang-mêlé qui n'est soudain plus de nulle part. Le Conseil des Sages passe le plus clair de son temps à éteindre ces braises-là, et à chercher au-dehors de quoi peser — Karn-Vorr au nord, Bonsecours et sa douce Lumière, quiconque n'aime pas la Flamme. Car chacun sait à Eäraloth, sans le dire, que ce qui l'a faite peut aussi la défaire : un creuset, cela se brise aussi vite que cela se forge.
EN BREF — Capitale : Eäraloth · Géographie : plaines et collines vertes entre l'Hégémonie (au sud-ouest) et les Mont-Gris de Karn-Vorr (au nord), à l'est des Conclaves, au nord-ouest d'Al-Mahzarhân · Régime : pseudo-république — chaque cité désigne ses grands électeurs, qui élisent le Conseil des Sages · Dirigeant : collégial (le Conseil des Sages) · Population : cosmopolite — humains, elfes et nains, et plus de demi-elfes et de demi-nains que partout ailleurs ; berceau légendaire du premier demi-elfe, Eärion le Mêlé · Foi : libre, sans culte d'État — on y prie qui l'on veut · Relations : frontière sud-ouest tendue avec l'Hégémonie, qui tient l'existence même d'Eäraloth — sang mêlé, cent dieux — pour une hérésie et veut la « redresser » (guerre de conversion larvée, à jeu égal) ; cherche des alliés (Karn-Vorr, Bonsecours) · Renommée : ses chevaux et sa laine, ses grandes foires aux bêtes, son ouverture · Accroche : une escarmouche de frontière, une foire aux chevaux, une élection du Conseil à influencer, un prédicateur de la Flamme à éconduire ou à protéger, une tension entre vieilles lignées à apaiser avant qu'elle n'embrase une cité.
