la Vallée des Géants, le dernier peuple des hauteurs
Au cœur du nord froid, une longue tranchée verte s'enfonce entre deux murailles de roche et de neige : la Vallée des Géants. Le fond en est une forêt tempérée profonde que dévalent les torrents nés des hauteurs ; mais ce qui saisit le voyageur, ce sont les parois — des falaises démesurées, des terrasses, des degrés taillés à une échelle qui n'est pas la nôtre, comme un escalier bâti pour des jambes plus hautes que des tours. Le nom ne ment pas. Cette vallée est le dernier pays des géants, le premier peuple des hauteurs, déjà là quand ni l'homme ni le nain n'avaient encore de nom.
On les imagine féroces ; ils sont surtout immenses et lents. Les géants de la vallée ne forment pas un royaume : chacun est presque un pays à lui seul, solitaire sur sa hauteur, et ils ne se rassemblent que de loin en loin, pour des conciles que nul mortel n'a vus. Ce sont des tailleurs et des songeurs, plus attachés à la pierre, à la mémoire et au rêve qu'aux affaires pressées du monde d'en bas. Mais ils ne partagent leur vallée avec personne. Ils n'ont pour le petit peuple ni curiosité ni pitié — tout au plus le mépris distant qu'on accorde à la vermine qui ronge les fondations, car c'est bien ainsi qu'ils voient les hommes et les nains qui s'aventurent chez eux. La Vallée des Géants n'est pas une terre qu'on traverse, c'est un domaine clos : quiconque y pénètre sans y être souffert risque sa vie. Ils sont peu — mais un seul suffit, et chaque génération les voit moins nombreux et plus farouches.
Leur grandeur est partout, et presque toute derrière eux. Ce sont eux qui ont dressé les murailles cyclopéennes, les degrés qui montent dans la neige, les colosses de pierre adossés aux pics ; et leur ouvrage va bien plus loin que la vallée. Les plus vieilles assises de Karn-Vorr, les soubassements des citadelles de Pierre froide, les blocs que nul attelage humain ne saurait remuer — tout cela fut carrié et posé par des mains de géant, en un âge dont les nains eux-mêmes ne gardent qu'un souvenir respectueux. Les royaumes de pierre du nord ont bâti sur des fondations qu'ils n'ont pas faites. Et les géants se souviennent : ils sont la plus longue mémoire du continent, plus vieille que les archives de Grandroc et que la bibliothèque de Hautrive — une mémoire qu'on ne lit pas dans des livres, mais qu'il faut mériter d'un géant, lentement, s'il daigne parler.
Par sa seule géographie, la vallée serait la porte rêvée du nord froid : le plus court chemin entre Pierre froide à l'ouest et les Mont-Gris de Karn-Vorr à l'est. Mais nul n'y passe. Les caravanes font le long détour par les cols gelés plutôt que de s'engager dans le domaine des géants, et les guides du nord n'enseignent à son sujet qu'une seule règle : ne pas y entrer. Ceux qui s'y risquent quand même — désespérés, contrebandiers, téméraires ou ignorants — n'en ressortent guère : on ne se cache pas d'un géant dans une vallée qui est tout entière ses yeux et ses mains. Seul franchit qui s'est, d'une manière ou d'une autre, fait souffrir d'eux — et cela ne s'achète ni ne se commande. Même les voisins se tiennent au seuil : aux nains de Karn-Vorr, leurs presque-pairs de la pierre, les lie un vieux respect méfiant et un grief jamais soldé — qui, du peuple d'en haut ou de celui d'en bas, fut le maître de l'autre, nul ne le sait plus —, mais pas un nain n'irait chez eux sans y être appelé ; et les gens de Pierre froide laissent des offrandes aux cols, non par dévotion, mais pour marquer la limite qu'on ne franchit pas et qu'on supplie les géants de garder. Quant aux ruines elfiques que pillent au nord les fouilleurs de Rive-de-Lune, elles n'émeuvent pas les géants — quoique les plus vieux d'entre eux, dit-on, aient vu cette cité-là debout, et sachent ce qui l'a jetée bas.
Car les géants s'en vont. Pas en guerre, pas en exil : ils s'effacent. Les vieilles gens du nord le disent à mi-voix — quand un géant est au bout de son âge immense, il monte une dernière fois à sa hauteur, s'y assied, et ne redescend plus ; la pierre le prend, lentement, et il devient un sommet de plus. Mythe ou vérité, le fait est là : d'une génération à l'autre, il y a moins de géants qui marchent et plus de silhouettes immobiles dans la neige, et la vallée ressemble chaque siècle un peu plus à un cimetière de colosses qu'à un pays vivant. Les géants, eux, n'en paraissent pas troublés. Ils taillent, ils se souviennent, ils rêvent — et attendent, sans hâte, leur tour de devenir paysage.
EN BREF — Cœur : la Vallée des Géants, longue vallée froide du nord, entre Pierre froide (ouest) et les Mont-Gris de Karn-Vorr (est) ; ouverte au nord sur la mer de la Lune, au sud sur Yrmfell · Géographie : tranchée encaissée orientée nord-sud — fond de forêt tempérée et de torrents, parois de roche et de neiges éternelles taillées à l'échelle des géants ; climat rude et nordique · Peuple : les géants, premier peuple des hauteurs — anciens bâtisseurs, tailleurs et songeurs, reclus et peu nombreux ; nul État, chacun solitaire sur sa hauteur · Renommée : les murailles cyclopéennes, les degrés montant dans la neige, la plus longue mémoire du continent ; on dit que les géants morts deviennent les pics · Relations : domaine clos et hostile — la vallée serait le passage naturel du nord froid, mais nul n'y entre : on la contourne, et qui s'y risque sans être souffert des géants y laisse sa vie ; vieux respect méfiant et grief jamais soldé avec les nains de Karn-Vorr, qui se tiennent pourtant au seuil ; offrandes des gens de Pierre froide aux cols pour marquer la limite ; indifférents aux fouilleurs de Rive-de-Lune · Accroche : devoir traverser le domaine interdit et en réchapper, se faire souffrir d'un géant pour mériter sa mémoire, une carrière de Pierre froide qui taille où il ne faut pas, un géant qui descend dans les basses terres (chose rare et terrible), des degrés cyclopéens à gravir vers ce qui veille — ou dort — tout en haut.
