les Croque-Morts
« Les Croque-Morts », à l'origine, c'était une insulte. On les traitait ainsi par mépris — charognards à la solde des prêtres de la mort, tout juste bons à ramasser les cadavres que d'autres faisaient. Ils ont ramassé le quolibet comme on ramasse une arme tombée, et en ont fait leur nom et leur blason. Aujourd'hui, plus personne ne ricane en le prononçant.
Car ces croque-morts-là n'enterrent pas vos défunts : ils traquent ceux qui refusent de le rester. C'est une meute de vengeurs — et, aux yeux du clergé, presque une hérésie. Là où Kargane attend, patiente et indifférente, certain que tout lui reviendra, eux n'attendent rien : ils ont décidé que les morts devaient être recouchés MAINTENANT, de force, et la nécromancie effacée du monde quoi qu'il en coûte. On y entre parce qu'un mort-vivant a dévoré un village, parce qu'un nécromancien a profané une tombe aimée, parce qu'on a juré sur des cendres de ne plus jamais laisser ça arriver. Leur déesse se moque de l'undeath ; eux en ont fait leur seule raison de vivre.
Ils ne reculent devant rien — et surtout, ils frappent là où la croisade d'Aurane ne peut pas. la Flamme Droite brûle au grand jour les morts-vivants du pauvre ; les Croque-Morts, eux, égorgent dans l'ombre ceux que personne d'autre n'ose toucher : les nécromanciens nobles et protégés, les sorciers tolérés par un prince, les puissants intouchables, les terres trop hostiles à la Flamme pour qu'un croisé y mette les pieds. Extorsions, exécutions sommaires, tombes ouvertes sans permission, laboratoire brûlé avec son maître dedans : la loi, ils la franchissent dès qu'elle les gêne. Plusieurs régions les ont déclarés hors-la-loi et pendent les leurs aussi volontiers que leurs proies — ce qui ne les a jamais arrêtés.
Le Grand Seuil les désavoue — officiellement. Mais une faction de Scelleurs intransigeants, de ceux que l'indifférence de la déesse révolte, les finance dans l'ombre : or, contrats, noms à abattre, puis on détourne le regard. Si le Grand Scelleur l'apprenait vraiment, il les ferait condamner ; aussi se garde-t-on bien de le lui dire. C'est un schisme silencieux au cœur du culte — ceux qui acceptent que la mort soit douce et patiente, et ceux qui ont cessé d'attendre.
On y trouve des vétérans brisés, des veufs, des rescapés, et de dangereux nécromanciens repentants retournés contre les leurs — des gens qui ont déjà tout perdu et n'ont plus grand-chose à craindre. Il leur reste une seule once du culte qu'ils trahissent : la chose défaite, ils gravent son nom à l'envers, pour rendre au mort le repos volé. Ils accomplissent ainsi le geste d'un dieu dont ils ont rejeté la patience. Pour le reste, on ne les aime pas — on les appelle quand il est déjà trop tard pour autre chose.