Pierre froide, le vieux royaume de pierre
Sur la rive nord du Grand Miroir, là où les forêts cèdent à la taïga et où s'annoncent les premières montagnes, s'élève Pierre froide — un royaume de pierre grise bien plus vieux que celui d'en face. Là où Sylvonde est bois, eau et vigueur de nouveaux venus, Pierre froide est roche, neige et fierté de ceux qui étaient là les premiers. Ses cités sont des citadelles de pierre noire dressées pour durer des siècles, et elles ont duré : on dit qu'aucune n'est jamais tombée.
Car Pierre froide est la plus rare des choses — un royaume que des hommes et des nains ont bâti ensemble, et tenu ensemble depuis un passé que nul ne se rappelle tout à fait. À sa racine, un serment scellé devant Mithradin entre la couronne humaine et les clans nains : partager la pierre et le pouvoir, et que jamais l'un n'abandonne l'autre. Ce serment a tenu là où des empires se sont effondrés ; et c'est pour cela que Pierre froide tient toujours debout, austère et intacte, quand tant d'autres choses sont retournées à la ruine. Ses nains sont de vieux cousins de ceux de Karn-Vorr, montés jadis à la surface pour ce royaume-là, et c'est d'eux que Pierre froide tient sa pierre, sa mémoire et son or.
Avec Karn-Vorr, le grand royaume nain des Mont-Gris, les liens sont ceux du sang et de la pierre. Les clans de Pierre froide ne sont qu'une vieille branche de cette souche-là, partie jadis vivre à la surface ; et entre les nains de la montagne et ceux de la rive court tout ce que le sang charrie — un Mithradin commun, des serments qui valent d'un royaume à l'autre, un commerce de fer, d'or et d'ouvrages, et la même mémoire gravée dans la roche. Quand deux clans de la rive ont un litige, c'est souvent jusqu'à l'Enclume Jurée qu'on va le sceller. Mais l'affection n'efface pas le dédain : pour les nains de Karn-Vorr, qui ne plient devant nul roi et se gouvernent seuls, des nains qui ont remis leur destin entre les mains d'une couronne humaine sont des cousins qui se sont diminués — du beau sang nain mis en gage. On les reçoit avec chaleur, et on les juge en silence. Et ces temps-ci, de plus en plus de jeunes nains de la rive, las d'un royaume qui vieillit, écoutent l'appel de la montagne et remontent chez leurs cousins — sans toujours redescendre.
C'est un royaume tourné vers l'arrière. On y règne à deux : un roi humain à Grandroc, et à son côté le Conseil des clans — l'assemblée des maîtres nains —, ni l'un ni l'autre souverain sans l'autre. Tout y est lent, grave, pesé ; on y vit de la mine et de la forge, de la pêche du lac et d'un commerce prudent, mais surtout de la plus longue mémoire du continent — car les nains se souviennent, et écrivent tout. Les archives de Grandroc rivalisent avec la fameuse bibliothèque de Hautrive, et la précèdent de loin ; et Pierre froide tient pour acquis que le savoir dont la rive sud se targue n'a été que recopié du sien.
Là est la blessure. Voici des générations, des clans de la mer ont remonté le Grand Miroir et se sont taillé un royaume sur la rive sud — Sylvonde —, des parvenus qui se sont installés sans rien demander à personne, et qui n'ont pas tardé à se réclamer des mêmes vieux pactes et de la même ancienneté que les gens du nord — sans en avoir le moindre droit. Pierre froide ne l'a jamais pardonné. Les deux rives partagent le lac et rien d'autre : un commerce forcé, une courtoisie glacée, un vieux mépris. Pierre froide voit en Sylvonde des squatteurs qui singent ses pactes ; Sylvonde voit en Pierre froide un tombeau qui refuse de mourir. Entre le jeune royaume et le vieux, le Grand Miroir est moins une grand-route qu'une douve.
EN BREF — Capitale : Grandroc, citadelle de pierre sur la rive nord du Grand Miroir · Géographie : rive nord froide du Grand Miroir — taïga, contreforts montagneux et quelques forêts, neige et roche ; cités-citadelles de pierre noire · Peuple : humains et nains, liés depuis la fondation · Régime : double couronne — un roi humain et le Conseil des clans nains, ni l'un souverain sans l'autre ; fondé sur un serment scellé devant Mithradin · Économie : mine, forge, pierre, pêche du lac, et la plus longue mémoire du continent (archives) · Foi : panthéon classique, Mithradin au premier rang (le serment, la permanence) · Relations : vieille rivalité glacée avec Sylvonde, sur l'autre rive ; vieux liens de sang, de serment et de commerce avec Karn-Vorr (Mithradin commun) — mais ses nains regardent de plus en plus vers la montagne ; voisine des Conclaves · Renommée : sa pierre qui ne tombe pas, le serment qui dure, ses archives plus vieilles que la bibliothèque de Hautrive · Accroche : une affaire de cour à deux têtes (roi et clans), un différend de rive à rive qui dégénère, une archive interdite à consulter, un clan nain qui ferme ses portes sans dire pourquoi.
